Presse

Texte de Florence Marguier (Forsythe ), productrice à France Culture
Les grilles d'ombre ou pari de dédale 

Les grilles d'ombre de Françoise Jaquet ou le pari de Dédale dans une perspective radicalement neuve, les formes créées par Françoise Jaquet nous entraînent dans le labyrinthe de nos rêveries. Nous découvrons des formes apparemment connues, et pourtant nous sommes étonnés par l'architecture organique dont la structure se révèle, insoupçonnée à nos yeux. C'est le pari de dèdale, l'homme-artiste ingénieux qui organise le tracé, les courbes d'un voyage. Des formes nouvelles restent à trouver avec la sobriété du matériaux : quelques branches de bois, ténues, graciles et qui, assemblées en des formes complexes, trament des volumes, une géographie parfaite de l'harmonie paradoxalement trouvée dans un déséquilibre de la forme. Ainsi la forme s'invente et si l'on ne peut la définir, on la reconnait car elle est forme d'une réalité de la mémoire, de ces formes qui se trouvent dans la nature, anarchiques et si rigoureusement conformes aux mouvements de la vie qui naît et se déploie la "vie des formes" de Françoise Jaquet, pour reprendre l'expression d'Elie Faure, est traquée dans une combinaison où les bois s'infléchissent sous les doigts de l'artiste : et il naît une ligne, des lignes, un ensemble dont le mouvement général surgit et tisse une "grille d'ombre"

. Car avec ces formes dont la mémoire fondamentale à été retrouvée sous les doigts du sculpteur, l'artiste trouve une nouvelle astuce : elle en fait des ombres, des miroirs, des pièges, des boîtes secrètes entre plein et vide. Le rythme de la structure compose les fondements du leurre. Nous sommes dans une architecture de l'esprit dédoublée dans le réel et qui lui-même s'abîme par des jeux de miroirs et de lumière dans un dédale de terminaisons nerveuses de la forme. C'est sans doute ici que naît la puissance organique des structures de l'artiste, c'est dans cette création des formes où plus que l'esprit, la pensée cherche à l'incarner. Nous sommes dans une démarche gigogne : la forme respectée dans son essence, la ligne de la branche accompagnée dans son accouchement, puis combinée en de simple ou de savantes proportions et enfin "mise en jeu" pour nous faire entrevoir qu'au-delà de la forme il y en à d'autres, les multitudes de formes... Au spectateur alors de devenir acteur et prendre contact avec ce matériau. Ce n'est plus l'essence des formes cherchée mais la forme dans son essence qui tente de naître.

Article de N.K.w paru dans BANQUE & FINANCE n°90 - 2008

Entrer dans l’univers mystérieux de Françoise Jaquet est un peu comme parcourir les pages d’un livre écrit dans une langue oubliée. On y retrouve des formes connues que l’artiste a sorties de leur contexte pour en révéler la plasticité et leur conférer une signification nouvelle. A l’aide de branches, lichens, bois, racines, papiers gaufrés, palettes industrielles, Françoise Jaquet explore les limites entre l’intérieur et l’extérieur, le visible et l’invisible, le naturel et l’humain, la vision et l’illusion, la matière et la spiritualité. La rétrospective qui va lui être consacrée à la galerie la Ferme de la Chapelle en mars est l’occasion de montrer la grande diversité de cette production artistique qu’il est difficile de cataloguer dans un courant particulier.

Des premiers marbres, blancs ou polychromes, jusqu’aux grands  kaléidoscopes aux couleurs tournoyantes, son travail semble s’être peu à peu  développé vers la transparence et la légèreté, tandis que le bois sous toutes  es formes, fibres, racines, buissons ou papier, semble finalement s’être  imposé comme seul support capable de répondre à ses nombreux questionnements. L’un des aspects les plus intéressants de ces œuvres réside dans le précaire équilibre entre la matière primordiale brute, la perfection des formes et le travail manuel laissé volontairement apparent. Par le geste artistique qui flirte avec l’artisanal, l’objet est sorti de son contexte et révèle sa beauté ainsi qu’une signification insoupçonnée. Sous les doigts de l’artiste, les racines s’unissent pour créer des cœurs palpitants et les papiers gaufrés prennent l’allure illusoirement pesante des bouches d’êgout dont ils sont l’empreinte. Ailleurs, des pyramides de branchages révèlent leur structure intérieure tout en opposant la parfaite géométrie des formes à l’aspect imprécis du travail manuel. Toute une partie de la production artistique de Françoise Jaquet est constituée de petits objets au crochet qui semblent issus d’une improbable encyclopédie de botanique surréaliste. L’illusion marque également la série des palettes industrielles dont les planches ont été sciées par endroits, décorées de miroirs et de néons qui en font des sortes de fenêtres ouvertes sur de mystérieuses profondeurs illuminées de l’intérieur. Ce monde dont la couleur apparaît et disparaît au fil des créations nous rappelle des temps oubliés où l’homme n’avait pas encore coupé le fil fragile qui lui permettait de communiquer avec la nature. L’artiste tente de le renouer, dans un langage nouveau qui fait se rejoindre l’ancestral et le moderne.

Extrait du texte de Dan Sundell pour le catalogue de l’exposition au musée de Rihimäki, août-octobre 2001. Traduction du finnois...

Françoise Jaquet crée de grands et petits objets magiques qui s’intègrent bien avec les formes de la nature. Tiges de saule, branches, fibres et duvet d’oiseau forment le cadre de petits nids d’oiseaux, de vêtements et de boucliers qui parlent tous leur propre et clair langage pour la défense de la valeur fragile et timide de la vie. Jaquet construit des œuvres d’art qui expriment les subtiles sensations dans la nature, un sens d’affinité avec la vie sauvage et les formes naturelles. Les œuvres transmettent une sensualité forte et vibrante, quelque chose qui est partagé par toutes les créatures vivantes qui observent les lois cosmiques......Cependant Françoise Jaquet nous offre les premiers objets constructifs et apaisants que nous pouvons donner à la Mère Nature afin de l’aider à se rétablir. Ses sculptures et ses installations sont comme de petites centrales et dynamos qui ré aliment ent en énergie un système maltraité en lui prêtant de la force. Leurs formes font écho aux formes et structures trouvées dans la nature et permettent de capturer sa pulsion et par là même, donnent l’impulsion pour un nouveau processus créatif.

Extrait d'un document de 15 pages pour l’exposition rétrospective, VOICI/VOILÀ,  à la Ferme de la Chapelle, de Geneviève Besse -Copyright
Le mystère de l’art, la vie

Le mystère de l’art, la vie le dialogue avec l’art, Françoise Jaquet l’a engagé depuis 1984 avec les sculptures de marbre, de granit, de bronze et de pierre, puis elle a poursuivi son travail avec le tressage ou le tissage d’éléments naturels (osier, branchés, racines, écorces, algues). Ces dernières années, elles s’est penchée sur le crochet, et elle a repris ses recherches sur les jeux de couleurs en posant cette fois-ci la peinture sur du papier. Les apparences polymorphes qui jouent avec des matériaux bruts ou recherchés, durs ou creux, avec les ombres et les lumières diffractées répondent en réalité à une réflexion profonde sur ce que signifient pour Françoise Jaquet l’art et l’œuvre d’art. Ses questionnements, ses recherches, ses croquis, les citations comme leviers de pensées, tout ce cheminement ininterrompu a été scrupuleusement noté au fil du temps dans ses carnets, compagnons et témoins de sa quête. Une quête qui rappelle celle de Kandinsky pour qui le tableau investi d’un sens profond" demeurait une équivalence plastique de l’ordre cosmique"

Quel meilleur médium que l’art pour faire se rejoindre, selon une conception unitaire du monde, la dualité humaine et la transcendance ! Dans cette filiation pas si lointaine que cela, Françoise Jaquet pense que les œuvres d’art sont des manifestes sur l’idée que les artistes se font de la mort, de la vie et de la relation au mystère. Pour elle, l’art produit une forme de désaliénation du monde, il doit être capable de le transformer, et de préférence en quelque objet mystérieux. Son rêve s’ouvre sur la réconciliation entre la nature et l’humain, et projette l’immersion du spirituel dans la matière. Sa manière de relier entre eux les états de l’être et du monde consistera alors à déconstruire les dialectiques, à dérouter les parallèles, à décaler les perspectives. De cette subversion habile naîtra une structure ambivalente qui démultipliera les questions. Françoise Jaquet sait subtilement introduire une bifurcation ou une mutation ou contredire un ordre attendu et alerter sur la folie humaine. Des intrusions du presque rien ou de l’aléatoire créent l’espace de la distanciation, les sas où pénètre le spectateur, vivant, avec ses hésitations, ses doutes et ses plaisirs...

... Le temps qui passe pendant la broderie ou le travail au crochet, est une rêverie créative, qui longe la route de la réalité. Pour Françoise Jaquet " la rêverie n’est pas coupée de la réalité, on reste dans le monde mais avec des espaces en lien avec le réel, contrairement au rêve, qui, lui, est coupé de la réalité". Retrouver la patience des dentelières au silence empli d’imaginaire, à la virtuosité fabuleuse, c’est rejoindre les pratiques de la dadaïste Sophie Tauber-Arp qui, dans les années 1930, réalisait des broderies, pour railler la peinture et pour redonner de la valeur à une technique traditionnelle, associées aux arts mineurs. L’historien autrichien, Gottfried Semper, en pleine modernité de la fin du XIXème siècle, considérait le tissage comme l’archétype de l’œuvre d’art, et Platon y voyait la représentation du monde. Dans les années 1970, les artistes de "Supports Surfaces" ont revendiqué des savoirs faire artisanaux et introduit des techniques ancestrales: tressage, nouage, tissage. Ce faisant, comme Françoise Jaquet, ils posaient la question des origines de l’art, mais pour cette artiste, la temporalité ne se limite pas à la remontée aux origines; elle se décide dans un processus de durée qui conduit à la forme, nouant ensemble le matériau concret et l’idée abstraite: "Si j’utilise le fil et le crochet pour faire des pièces abstraites, c’est pour souligner la longueur du temps qui passe - c’est l’attente pénélopienne d’un événement- c’est aussi le fil de la vie qui se déroule et va vers une fin. " Françoise Jaquet s’affirme ici en tant que femme. Sa vision de l’art se confond avec celles de la vie et de la mort, avec comme viatique, l’œuvre aux points ajourés par le crochet, ce faiseur de transparence pour passer de l’autre côté des choses...

Article paru dans le journal KESKISUOMALAINEN, le mardi 6 septembre 2016